Thomas Woodrow Wilson

Freud et l’Amérique

« Je m’apprête à découvrir à quoi ressemble vraiment un porc-épic. »
Remarque attribuée à Freud avant son départ pour les États-Unis sur le vapeur George Washington en 1909 (ce même paquebot qu’empruntera le président américain Woodrow Wilson, dix ans plus tard, pour, selon lui, garantir la paix à l’Europe et apporter une « assurance à 99 % contre toute guerre future »).

I

L’expérience et les remarques de Freud à propos des États-Unis – qu’il appelait habituellement l’« Amérique » – renvoient à trois moments de confrontation avec la nouvelle nation et ses caractéristiques, qui ont, en définitive, orienté sa pensée d’une manière, à mon sens, sous-estimée.
Il est particulièrement intéressant d’observer comment l’« Amérique » est devenue, pour Freud, la manifestation de son « échec » à diffuser ses propres découvertes en créant l’Association psychanalytique internationale, mais aussi comment des élaborations culturelles spécifiques ont suscité à la fois une résistance à l’inconscient et des actions visant à détruire cette diffusion.

Antérieurement à sa seule visite de 1909, l’idée d’une civilisation « américaine » avait déjà produit une influence sur Freud via l’analyse par George Beard de la neurasthénie – la « maladie américaine ». Si le livre de George Beard n’est jamais mentionné dans l’ouvrage Le président Thomas Woodrow Wilson : Portrait psychologique (objet de cet article), l’influence de la thèse de Beard d’une « faiblesse » imputable à la culture américaine n’a jamais été absente de la pensée de Freud.
La remarque de Freud – « Ne réalisent-ils pas que nous leur apportons la peste ? » – se comprend si l’on tient compte, en arrière-plan, de l’acceptation par Freud du diagnostic de Beard sur les Américains – leur propension au surmenage et leur création d’un culte moderne de la vitesse, de l’efficacité et de la mécanisation les ayant conduits in fine à l’impuissance psychique.
Le voyage de Freud devait lui laisser une impression durable des dommages provoqués sur le psychisme du peuple américain par les nouvelles formes de puritanisme, en particulier le presbytérianisme écossais (une forme de calvinisme). Freud nota également la large circulation, en Amérique, au début du vingtième siècle, de nouvelles formes de racisme (en particulier, la théorie de l’eugénisme de Galton), ce qui l’a conduit à ignorer nombre des prétentions américaines à reprendre la responsabilité de propager l’éveil.
Mis à part certaines remarques anecdotiques prodiguées à ses collègues et quelques accès de déception dans sa correspondance, Freud n’aborda pas directement la question de l’« Amérique » jusqu’à la présentation à Ernest Jones du premier jet de son texte La question de l’analyse profane, en partie rédigé sous l’effet de la colère provoquée par le refus obstiné des instituts américains d’autoriser l’exercice des praticiens non-médecins. Ce qui le conduisit à dénoncer explicitement les forces à l’œuvre aux États-Unis, comme l’incapacité d’accepter un leader ou la crainte de perdre leurs avantages financiers, entre autres. Cependant, comme l’a montré Ilse Grubrich-Simitis, Jones et Etingon demandèrent à Freud de retirer ses commentaires, de crainte d’une sécession américaine.
L’ouvrage Le président Thomas Woodrow Wilson : Portrait psychologique concentrait à la fois la colère de Freud et les caractéristiques névrotiques que favorisait, selon lui, la culture américaine. Cependant, lorsque l’ouvrage parut en 1967, il embarrassa les freudiens américains et ne fut pas réimprimé après sa publication par William Bullitt, son coauteur.
Cet étrange ouvrage était une réponse à deux échecs, l’un infligé par les analystes américains et leurs adeptes supposés, l’autre relatif au sujet lui-même, Woodrow Wilson. Lorsque Freud rencontra William Bullitt, dont il suivait la compagne, Louise Bryant, en analyse, il saisit l’opportunité pour exprimer sa propre thèse de la catastrophe qu’avait provoquée le Traité de Versailles en Europe.
L’amertume de Freud au sujet du refus de la France et de la Grande-Bretagne de mettre de côté leurs ambitions impérialistes et de mettre en œuvre un traité de paix équitable le conduisit à une collaboration avec un écrivain quasiment profane en matière de psychanalyse, amoindrissant ainsi considérablement l’intérêt analytique du texte. Cependant, dans la période concernée, le fait que Bullitt soit étranger au mouvement psychanalytique constituait un avantage pour Freud. Contrairement à Ferenczi ou Jones, les contributions du co-auteur de Freud ne pourraient être gênées par l’influence d’un tel travail sur des rivalités éventuelles au sein de l’Association psychanalytique internationale.
Ignorant de la théorie psychanalytique, Bullitt autorisait, par sa présence, Freud à approcher son sujet en transgressant les limites de l’interprétation défendues par ses propres adeptes.
Cette collaboration à la fois étrange et remarquable a été « empoisonnée » par les « divagations » de la transmission. Si ce travail possède une cohérence – et cette question reste en débat – c’est parce que l’analyse des actes de Wilson par Freud est fondée sur le penchant destructeur du surmoi, alors que l’incohérence et les contradictions de l’ouvrage constituent en elles-mêmes une (re)mise en jeu de l’effet du surmoi sur la transmission.
C’est en 1930 qu’a commencé l’écriture de l’ouvrage Le président Thomas Woodrow Wilson : Portrait psychologique, mais il a fallu huit ans pour l’achever, et 30 ans pour qu’il soit publié. Depuis sa brève parution en 1967, il n’a pas été réédité aux États-Unis, et n’a paru que brièvement dans sa version traduite en France et dans d’autres pays européens, bien qu’il ait été maintenant inclus dans les Œuvres complètes de Freud (Gesammelte Werke), préparées par Ilse Grubrich-Simitis.

Freud présente Wilson comme un cas exemplaire d’« échec », et considère comme une conséquence de l’effet du surmoi sur la transmission son incapacité à déjouer les actions de Lloyd George et de Georges Clémenceau visant à humilier les Empires centraux, et donc semer les germes d’une guerre future.
En tant que conséquence de sa relation avec les injonctions du surmoi, l’acte politique, selon Freud, est inévitablement un acte « manqué », ou mortel. Nulle part ailleurs dans son œuvre, Freud n’autorise ses lecteurs à percevoir de manière aussi passionnée sa vision de la catastrophe politique de son temps.
Si nous trouvons chez Freud relativement peu de références à la montée du totalitarisme, c’est en partie dû, selon moi, à ses recherches acharnées des raisons de l’échec du Traité de Versailles. Freud conclut qu’avec ce document, l’arrêt de mort de la civilisation européenne avait été signé. La catastrophe était inévitable et la facilité avec laquelle de petits groupes fanatiques pourraient tirer parti de cette faiblesse était plus qu’évidente, à tel point que Freud lui-même a pu sous-estimer la rapidité avec laquelle le libéralisme du dix-neuvième siècle pourrait s’effondrer.
La vision d’une catastrophe européenne résultant de l’action du président Wilson s’est conjuguée avec la « suspicion » de longue date de Freud au sujet de la forme et de l’intérêt de la culture américaine. L’Amérique, qui de longue date souhaitait rester à l’écart de l’Europe et avait tenté, par sa politique isolationniste et sa destinée évidente, de dissimuler sa dette symbolique vis-à-vis de la civilisation européenne, avait remis en jeu, par l’entremise du président Woodrow Wilson, le meurtre de son père « symbolique ».
Le motif que Freud a toujours mis en avant dans ses réflexions sur l’Amérique, mentionné pour la première fois dans les notes des conférences de la Société de Vienne immédiatement après son retour de la Clark University, était qu’en Amérique, la fonction du père avait été dévaluée.
Cette question du père « américain » constitue le lien entre l’analyse de Wilson et la colère de Freud face au rejet de l’analyse profane aux États-Unis, et, en fin de compte, son « échec » à accepter, dans son propre parcours, les recherches innovantes menées par ceux qui avaient la capacité à contribuer à l’avenir de la psychanalyse, Melanie Klein, par exemple, et ce, tout en soutenant certaines des interprétations les plus limitées de ses travaux, entre autres, celles d’Anna Freud et de Hans Hartmann.
Le premier symptôme identifié par Freud chez ceux qui attendaient ses vues parmi les membres de la Société américaine de psychologie naissante était le refus de s’engager eux-mêmes dans une théorie plaçant la sexualité au centre de l’expérience subjective. Leur rejet de la théorie œdipienne constituait une manière de refuser toute rivalité ou pulsion de mort vis-à-vis du père. Ce refus du père par ceux qui avaient invité Freud s’est réitéré dans les premières associations psychanalytiques américaines dont Freud pressentait qu’elles étaient dans l’incapacité de tolérer un leader en leur sein, ou d’accepter ce qu’il appelait une « autorité » – signifiant ainsi, au niveau imaginaire, sa propre autorité, mais aussi, au niveau symbolique, l’« autorisation » de leurs propres actes en tant qu’analystes.

II

Préalablement à la publication de l’ouvrage, la seule personne à l’avoir lu semble avoir été Ernest Jones, qui précise, dans sa biographie de 1957 qu’« il contenait des éléments remarquables », et qu’il serait publié le moment venu. Bien loin de constituer une œuvre marginale ou accessoire, comme l’ont prétendu des personnalités de référence comme Peter Gay, l’ouvrage fut manifestement pour Freud une source de grande préoccupation, voire même de problèmes. Effectivement, ses difficultés et ses réserves définitives concernant la contribution de son collaborateur furent telles qu’il imposa une restriction sur la publication de l’ouvrage, qui ne peut se comparer qu’à celle exigée pour la lecture de nombre de ses courriers.
Cette restriction était nimbée, pour des raisons politiques personnelles, d’une mystique créée par le coauteur de l’ouvrage, mais Freud ne l’ignorait pas et avait accepté de participer au subterfuge. Les deux auteurs convinrent que l’ouvrage ne serait pas publié avant le décès de l’un de ses personnages mineurs – Edith Galt, la seconde épouse de Woodrow Wilson. L’événement ne devant se produire qu’en 1965, l’ouvrage fut publié « hors délai » – et fit l’effet d’un vestige. Lorsqu’il parut en 1967, au point culminant du conflit vietnamien, Woodrow Wilson était un anachronisme, tout comme le freudisme. Le sujet et son auteur étaient, pour nombre de commentateurs, complètement déphasés par rapport à la nouvelle réalité politique de la seconde moitié du vingtième siècle.
Au cours des 50 années qui viennent de s’écouler, toutefois, nous avons assisté à une évolution considérable dans la compréhension de la signification politique de l’action de Woodrow Wilson. Il est l’un des présidents américains les plus étudiés. Ces études ont toutes ignoré les contributions de Freud et Bullitt, essentiellement du fait de l’action de Bullitt visant à induire Freud en erreur, très précisément sur la question des mariages de Wilson et de ses relations avec les femmes.

Même Ernest Jones, qui accordait un certain crédit à ces rumeurs, ne pouvait expliquer pourquoi Freud ne souhaitait pas que l’ouvrage soit publié avant le décès d’Edith Galt, seconde épouse de Woodrow Wilson. En fin de compte, ce que Freud avait écrit à propos de son mari n’était pas connu du public. Freud pensait-il que ses interprétations de la personnalité de Wilson étaient comparables à ce que Wilson lui-même aurait pu dire à propos de son épouse, s’il avait effectivement suivi une analyse ? Accordait-il à l’honneur d’une femme une telle importance qu’il ne pouvait pas l’amener lui-même à une confrontation avec un portrait négatif de son époux ? À quel code d’allégeance Freud obéissait-il pour que la publication de cet ouvrage puisse conduire à la destruction impitoyable de l’image supposée de son époux aux yeux de cette femme ?
Si Freud considérait que l’Amérique était une « gigantesque erreur », cet ouvrage fut considéré, aux États-Unis au moins, comme une gigantesque erreur de Freud. Dès sa publication, l’ouvrage fit l’objet de violentes critiques – « Pourquoi quelqu’un a-t-il pu jamais croire en Freud ? » s’interrogea A. J. P. Taylor, historien de renom et expert reconnu des origines de la Seconde Guerre mondiale et de leurs racines dans le Traité de Versailles.
Erik Erickson fut parmi les premiers à penser qu’il préservait l’honneur de Freud en suggérant que ses contributions ne pouvaient pas être clairement distinguées dans l’ouvrage et que l’amertume qui s’y exprimait n’était pas la sienne, mais celle de Bullitt. Les freudiens américains – et en définitive, l’ouvrage leur était adressé – cultivaient la figure sacrée et impartiale de Freud, en adoptant une posture d’analyste neutre, silencieuse et anonyme que les postfreudiens établis avaient tenté de développer dans les années 1950. Ils ne pouvaient pas tolérer un ouvrage dans lequel Freud n’était manifestement pas neutre !
Si Erickson était un choix de prédilection pour défendre l’ouvrage, au vu de ses nombreuses études « psychologiques » de personnages historiques, sa critique détaillée de l’ouvrage dans la revue New York Review of Books ne suffit pas à préserver l’establishment freudien. L’embarras provoqué par l’ouvrage à l’époque fut bien plus intense que tout ce qui avait été publié précédemment par Freud ou à son sujet. La position d’Erickson donna le ton de tous les débats futurs et contribua à l’« oubli » ultérieur du livre. Erickson s’entretint de manière fréquente avec Anna et Ernst Freud, qui n’ignoraient pas certaines des ambiguïtés du manuscrit final, et convint avec eux que (bien entendu) Freud était très atteint par la maladie lorsqu’il écrivit l’ouvrage, que le livre avait été largement l’œuvre de Bullitt (qu’Erickson considérait comme une sorte de charlatan) et que, de toute façon, Freud n’avait jamais souhaité le publier – ce qui relève, par plaisanterie, de la logique du chaudron !
La défense de Freud par Erickson et la condamnation de l’ouvrage étaient symptomatiques des nombreuses difficultés que les analystes émigrés rencontraient avec leurs collègues américains, nombre d’entre eux souhaitant reléguer Freud (au seul rôle de fondateur) pour mieux revendiquer la pertinence et l’efficacité de leurs propres théories dans la société américaine. Le freudisme américain avait gagné ses lettres de noblesse au cours des années 1940 et 1950, non par les écrits d’analystes praticiens, mais parce que des intellectuels de renom, tels que Philip Reif et Lionel Trilling, avaient conféré à Freud une image de saint laïc de la modernité. Ce plaidoyer des leaders d’opinion culturels favorables à Freud s’accompagnait d’un engagement délirant dans un freudisme simplifié jusqu’à l’absurde (et largement issu de la seconde topique) par l’establishment psychiatrique américain. Le constat le plus général possible ici, au-delà de l’intérêt thérapeutique considérable de la démarche à certains égards, était de garantir le respect de la dignité du sujet à une époque où la leucotomie et la lobotomie étaient quasiment toujours immédiatement prescrites dans le cadre de traitements.
Cependant, la vision de Freud du surmoi dans la personnalité de Thomas Woodrow Wilson créait un contraste choquant avec l’importance accordée au surmoi par Trilling et Rief en tant que source de moralité et de culture. Une psychologie du moi valorisant l’affirmation de soi, le pragmatisme, l’adaptation, et en particulier l’adaptation à la société américaine, imposait une parfaite organisation des valeurs morales, de la conscience (et de la culpabilité) par le biais du surmoi. Seule la nature managériale du surmoi permettait au moi d’interagir avec le monde plutôt que de le combattre, avec ses insuffisances propres. Pour Rief, le moi devait s’adapter à la société, sachant qu’aucune société ne pouvait exister sans le surmoi.
En outre, Freud, dans cet ouvrage, proposait une analyse de la société américaine comme productrice d’une « faiblesse » pathologique. Selon lui, le modèle social sur lequel se fondait l’Amérique n’était pas acceptable, et il n’y avait lieu ni de l’adopter, ni de s’y adapter. Les écrits de Freud ont parfois les accents de Karl Kraus, l’un de ses contempteurs, lorsqu’il cherche à décrire l’« Américain ».
En 1990, August Heckscher publie une étude magistrale, qui révèle ce que son approche biographique doit à Freud, en particulier concernant les influences durables des figures parentales et des fratries dans la vie d’une personnalité publique. La biographie écrite par Heckscher montre son admiration pour la démarche idéaliste et libérale de Wilson, c’est-à-dire précisément les traits de sa personnalité qui irritaient Freud. La bibliographie très complète de l’ouvrage de Heckscher contient l’indication suivante :
Sigmund Freud et William Bullitt : « Le président Thomas Woodrow Wilson – portrait psychologique. Ouvrage déroutant, motivé par la haine ; une source de confusion pour ceux qui étudient Freud. »
À mon sens, le commentaire de Heckscher (qui suggère avec subtilité que Freud, qui à de nombreux égards joue un rôle de guide pour lui, l’a considérablement mis dans l’embarras par son ouvrage) permet d’éclairer certains aspects de la transmission que nous essayons de démêler. Évoquant la qualité de l’ouvrage de Freud et Bullitt, Heckscher le considère comme une « gestation » qui, en miroir, résonne avec la qualification de l’Amérique par Freud – une « erreur », une « fausse couche » . Trois aspects de cette « confusion » méritent, à mon sens, une certaine attention. Le premier a été la décision de Freud de s’adjoindre un collaborateur.
En 1987, une biographie de William Bullitt, So close to greatness, est publiée par deux historiens et journalistes politiques, Will Brownell et Richard N. Billings. Les auteurs décrivent Bullitt comme un prophète, qui non seulement dénonça l’incapacité de Woodrow Wilson à constater les injustices du Traité de Versailles, mais qui démontra également que Roosevelt (avec lequel il collabora après avoir servi Wilson !) avait mis en danger la civilisation occidentale en attribuant des territoires trop étendus à Staline, lors de la conférence de Yalta. Cette hagiographie méconnue révèle toutefois que le choix symptomatique d’un collaborateur par Freud – les prénoms William ou Wilhelm viennent à l’esprit – s’appuyait sur la position manifestement inégalée de Bullitt dans les cercles diplomatiques du vingtième siècle. Comme source d’impressions personnelles sur des personnages comme Lénine, Hitler, Clémenceau ou Roosevelt, il n’y avait pas de comparaison. Comment Freud, qui semble avoir conservé une distance détachée vis-à-vis des événements politiques, a-t-il pu le choisir ?
Sans aucun doute, la destinée finale de la collaboration entre les deux hommes a été influencée par ce « sauvetage » et la perception par Freud de ce qu’il devait à Bullitt. Le rêve de Bullitt était d’imposer une marque à sa vie, et fortement empreint de l’idée de n’avoir pas réalisé ce qu’il devait, il souhaitait impressionner ses connaissances de l’intelligentsia littéraire par son intimité avec le plus grand « psychologue » du vingtième siècle. Acteur politique controversé, il ruina en fin de compte sa carrière publique par de fausses accusations d’homosexualité portées contre son principal rival aux yeux de Roosevelt.
Bullitt a été responsable de l’une des principales impostures du livre – le portrait des deux épouses de Wilson, avec l’assentiment de Freud, qui ne l’a jamais réfutée malgré sa fausseté évidente. Si Bullitt a pu souscrire à une « théorie » freudienne, assortie d’une fixation sur sa contribution à l’analyse du caractère de Wilson, c’est bien à la distinction entre masculinité et féminité.
Bullitt transforma la vision freudienne de la passivité et de l’activité en une idéologie misogyne, considérant la féminité exclusivement comme une passivité et un asservissement aux activités d’un homme. Ce qui conduit à une description absurde de Wilson, recevant de ses deux épouses « la plus grande satisfaction qu’un homme puisse y trouver, un substitut maternel ».
Si Wilson était préoccupé par l’abandon par sa première épouse, Ellen Axson, d’une carrière prometteuse d’artiste (un fait omis par Bullitt dans l’étude), Bullitt était, selon sa propre fille, dans l’incapacité de reconnaître son intérêt pour l’art ou pour tout autre projet artistique ou intellectuel. Il est très facile de constater en quoi l’animosité de Bullitt envers Wilson n’était pas seulement politique, mais également, comme le démontrent les descriptions totalement erronées de la vie amoureuse de Wilson, fondée sur une jalousie de la vie familiale de Wilson. Bullitt était le double de Wilson en plus jeune, et représentait un autre aspect de la masculinité américaine. Si Wilson était perclus d’interdits presbytériens, notamment par les injonctions du Décalogue, Bullitt était désinvolte et dangereux pour ceux qui se confiaient à lui, car il fondait sa vie sur la négation de ces injonctions.
Le second élément de « confusion » réside dans le concept adopté par Freud d’une étude « psychologique ». Lorsqu’en 1965, Anna Freud tenta de différer la publication de l’ouvrage consacré à Thomas Woodrow Wilson, elle fit valoir à juste titre que le style de l’ouvrage était « trop répétitif » pour être celui de Freud et qu’il contenait des « concepts » psychanalytiques qui ne pouvaient être ceux de son père (et l’on pourrait ajouter qu’ils n’étaient pas les siens non plus).
Il y a une certaine ironie dans les objections particulières d’Anna Freud sur un usage inconsidéré de l’expression « passivité vis-à-vis du père ». Mais ne possédant pas d’exemplaire du manuscrit, elle ne pouvait prouver de manière détaillée ce qu’elle était en droit de suspecter, à savoir que Bullitt avait modifié et déformé le cadre conceptuel de son père pour la rédaction de l’ouvrage. Cependant, Freud a également porté un préjudice considérable à sa propre théorie pour tenter de justifier une analyse sans analysant.
Élément central de l’analyse de Wilson par Freud, et trope répété de manière insistante tout au long de l’ouvrage, Wilson niait les « faits ». Cependant, Freud affirme également dans le livre qu’il peut exister des « faits imaginaires ». Lorsqu’au chapitre 1, Freud trace un cadre conceptuel pour l’ouvrage, il précise que « la psychanalyse a établi des faits aussi irréfutables et inattaquables que ceux relevant de la physique d’Einstein ou de la chimie moderne ». Il donne donc crédit à Bullitt d’affirmer en permanence que l’interprétation de la personnalité de Wilson proposée est irréfutable. Il est légitime de s’étonner de la nécessité d’une telle approche, et Freud est manifestement en contradiction avec lui-même lorsqu’à d’autres moments, il en appelle à un lecteur imaginaire et l’enjoint de respecter que la « marque de l’intellectualité consiste à accepter ce que nous ne savons pas ».
Le dogmatisme, à mon sens, résulte de l’impossibilité de procéder à l’analyse de personnalité que Freud prétend faire ici. Pour Freud, un « fait » existe lorsqu’un élément de réalité a été accepté comme irréductible, comme une limitation d’un souhait psychique, comme réel. Freud est en accord à juste titre avec les nombreux exemples de la carrière politique de Wilson où il agissait en fonction de ce qu’il souhaitait voir advenir – par exemple, son rêve de paix – mais sans reconnaître le « fait » qu’attribuer un territoire d’un pays à un autre pourrait créer les conditions d’une guerre. Wilson n’était pas un politicien dans le sens d’une recherche de glorification personnelle dans l’exercice du pouvoir. Contrairement à son héros, Gladstone, qu’il comprenait très mal, il avait fait sien le fantasme qu’il était possible de ne tenir aucun compte des limitations de la politique s’il s’agissait de servir un intérêt supérieur. Il semble que Freud ait accepté la nécessité de ne pas tenir compte d’une recherche soigneuse et d’une contextualisation historique s’il pouvait atteindre l’objectif d’étendre la théorie de la psychanalyse. Freud n’était pas intéressé par la création d’un concept de personnalité ou par la transposition de la psychanalyse dans le domaine de la psychologie. Il souhaitait mettre en évidence la manière dont la « fiction » de Wilson pouvait mettre en lumière la capacité du surmoi à dévaster le sujet.
Le dogmatisme de Freud réside également dans la confusion résultant du « fait » indéniable qu’il ne pouvait pas analyser Wilson. Une analyse ne peut pas se passer d’un analysant. Le souhait de Freud d’analyser Wilson s’est heurté à ce « fait » théorique qu’il avait du mal à défendre dans le livre, même si la construction narrative de l’ouvrage impliquait de ne pas en tenir compte. Plutôt que des faits, Freud s’efforçait d’utiliser des fictions, tout en le niant lui-même dans l’ouvrage. Nous pourrions suggérer qu’il en retira ce qu’il y avait lieu d’accepter et de traiter dans les fictions de L’Homme Moïse et la religion monothéiste.
L’impossibilité de l’analyse des pulsions sexuelles de Wilson concernait également l’application judicieuse d’une analyse de personnalité à un événement historique de la complexité du Traité de Versailles. Bullitt n’avait pas les mêmes limites que Freud dans l’approche des « faits », ce qui fut fatal pour les effets de l’ouvrage.
Bullitt était passionné par le refus des « faits » de Wilson, mais ne fit jamais mention d’une problématique quelconque concernant les faits « historiques ». Pour Bullitt, les « faits » constituaient un truchement autorisant un écrivain à créer des « fictions » au profit d’objectifs politiques inavoués et de règlements de comptes.
Dans le premier chapitre, Freud rédige un précis dogmatique des concepts sous-jacents dont il revendique confusément l’appartenance à sa propre théorie. Le précis est une théorie sans sujet. Il « met de côté » la propre conception de la « théorie » selon Freud, qui relève d’une élaboration secondaire, et qui, de facto, est soumise aux effets de la répression. La libido est décrite en termes de théorie quantique, selon laquelle la force conjuguant la création et la destruction occupe différents « accumulateurs », le plus important étant le narcissisme. Les objets de la libido existent parce que, si le narcissisme est constitutionnel, il trouve des objets passifs de satisfaction dans les figures parentales. Le deuxième théorème qu’avance Freud est que tous les humains sont bisexuels et que la libido consiste par conséquent en un phénomène d’« accumulation » dans trois domaines – le narcissisme, la masculinité et la féminité.
Ces trois « accumulateurs » déterminent le complexe d’Œdipe résultant de configurations différentes relatives aux intentions passives ou actives vis-à-vis de la mère et du père.
Dans ce précis, le problème central d’un individu réside dans sa capacité à concilier la position active et la position passive vis-à-vis du père. La conciliation du souhait de tuer le père et d’être aimé de lui se réalise au travers de l’identification au père et de son incorporation par « cannibalisme », ce qui produit le surmoi ou l’idéal du moi – Freud utilisant l’un et l’autre de manière interchangeable.
Les exigences de ce surmoi créent de la souffrance chez le sujet et dirigent son activité libidinale. Le surmoi peut donc produire des accomplissements considérables du fait de ses exigences, mais est également source de névrose et de psychose. Dans le cas de Wilson, le surmoi a donné jour à une identification à Dieu au travers d’une identification avec le « père tout puissant », avec une cristallisation du phénomène dans une identification avec Jésus-Christ.
Revenons maintenant aux raisons hypothétiques expliquant la publication différée de l’ouvrage. Si l’on écarte la préservation de l’honneur d’Edith Galt, ce retard est symptomatique de l’embarras et de l’« échec » de l’ouvrage et de la tentative de faire connaître les effets sur l’Europe de l’histoire libidinale d’un homme – Wilson. Bullitt fit savoir à Freud en 1938, lorsque le livre fut prêt pour l’impression (il avait été achevé en 1932), que si son nom était associé à ce moment-là à un ouvrage critique pour Woodrow Wilson, il pourrait être préjudiciable à sa carrière politique. Freud y opposa des objections.
Il avait utilisé différents détails de la carrière politique de Wilson, en développant la relation entre ses actes politiques et ses dettes symboliques vis-à-vis du père pour éclairer la manière dont le surmoi pouvait conduire le sujet à perdre toute perception de ses propres désirs, et à s’effondrer devant les exigences contradictoires du surmoi. Mais il était impossible de construire l’histoire sexuelle de Wilson et de prétendre par ailleurs que l’« histoire libidinale » constituait une preuve à la fois de l’incapacité de Wilson à se rebeller contre son père et d’une fixation le poussant à s’identifier au Christ.
Pour pouvoir justifier la manière dont Wilson était tourmenté par les exigences de son surmoi et y était soumis, Freud accepta que Bullitt crée une fiction autour de la relation de Wilson avec les femmes.
Créée par les deux auteurs, cette fiction fut bâtie sur la notion d’une passivité et d’une réactivité excessive de Wilson vis-à-vis de l’amour de son père, et d’une mère maladive et au caractère renfermé, qui ne s’était jamais remise des effets traumatiques de son propre voyage en Amérique.
Le père de Wilson était présenté comme la figure dominante de la famille, sublimant son désir sexuel dans ses interventions oratoires et la séduction de sa congrégation. Mais l’éloquence de Joseph Wilson ne faisait pas de lui la figure complètement dominante de la famille Wilson. Comme Freud le montre à plusieurs reprises dans l’ouvrage, les noms sont très importants pour l’inconscient. En abandonnant l’utilisation du prénom Thomas dans son nom, Wilson soulignait qu’il s’identifiait fortement non seulement avec sa mère, mais également avec le nom de famille maternel.
Freud et Bullitt créèrent une fiction dans laquelle Wilson souhaitait être l’« épouse » de son père, et où, après le décès de sa mère, son intérêt pour son père reflétait ce souhait. Cependant, même si un tel fantasme peut avoir été réel, il impliquait de nier l’évidence que Wilson tomba amoureux d’un certain nombre de femmes, et que sa correspondance passionnée avec plusieurs d’entre elles avait provoqué une certaine souffrance pour sa première épouse.
Là où l’analyse du surmoi semble avoir généré des divagations manifestes, c’est dans l’élaboration de la féminité.
Freud se donne beaucoup de mal pour prendre en compte l’historique parfaitement documenté du premier mariage de Wilson. Il est clair, par ailleurs, que Wilson, de manière obsessionnelle, a divisé son objet. Il est tombé amoureux d’une autre divorcée et ce, alors qu’il était en même temps un mari dévoué pour sa première épouse. En outre, il s’est montré tout à fait prêt à épouser une autre femme divorcée dès que sa première épouse est décédée, et il ne l’a apparemment pas pleurée très longtemps.
Freud semble incapable de prendre en compte ces éléments sinon pour dire que Wilson avait en permanence besoin du cœur d’une femme et qu’il trouvait dans sa seconde épouse le modèle parfait de dévotion à un homme – une dévotion sans limite à sa cause, dont Freud suppose qu’elle résulte de la résolution de l’expérience du fils aimé par sa mère.
Mais cet élément de théorisation est en complète contradiction avec sa prémisse initiale selon laquelle la mère de Wilson lui montrait peu d’intérêt, en terme libidinal, et marquait sa distance, le conduisant à bénéficier d’une attention excessive de ses sœurs.
Il est évident, en définitive, que malgré son admiration pour son père et le fait d’avoir adopté ses traits de personnalité, la seule instance à laquelle il souhaitait obéir était celle d’une femme, et que c’est en fait la relation avec le surmoi maternel qui a été le déterminant de sa vie. Il pouvait rester indifférent à ses confrontations avec des hommes dans la mesure où il pouvait s’appuyer sur une femme capable de renforcer l’instance du surmoi maternel, garantissant à la fois qu’il était parfait et qu’il écoutait exclusivement sa demande de renoncer à sa sexualité.
La fidélité de Wilson à sa deuxième épouse était peut-être une invention, résultant de la propre peur de Bullitt du surmoi maternel incarné dans la personnalité d’une femme apportant un soutien constant à son mari, dont les défauts secrets sont inimaginables et cependant suffisamment intériorisés pour qu’affronter cette différence puisse détruire son être, c’est-à-dire détruire le fantasme de la femme – considérée comme complète en ce qu’elle est à la fois mère et épouse.
Pour conclure, revenons à l’accusation de « haine » portée par Heckscher. Aussi embarrassé et excessivement confiant que Freud ait pu être au sujet de Bullitt, son introduction éloquente dans l’ouvrage permet de réfuter à l’évidence tout acte de haine. Le fait pour Freud d’admettre son propre préjugé envers Wilson est très touchant, car il déclare tout aussi ouvertement la nécessité de le surmonter pour reconnaître en quoi Wilson était pour lui si « exotique ». Le président américain était bien son « porc-épic ».
Bullitt a suggéré de manière trompeuse que « Freud s’intéressa initialement à Wilson en découvrant qu’ils étaient nés la même année », mais les excuses de Freud pour son propre préjugé envers Wilson et son apitoiement final suggèrent que l’importance de l’étude résidait pour lui dans le fait que Wilson représentait dans son approche de l’existence tout ce que Freud n’était pas.
Il n’y a aucun doute que, par moments, Freud a reconnu dans le désir de Wilson de délivrer l’humanité du pouvoir de destruction de la guerre un souhait qu’il entretenait également : produire une découverte pouvant apporter à l’humanité la capacité à juger ses propres limites. Ce faisant, Freud a, toute sa vie durant, réussi là où Wilson a échoué. La différence cruciale étant que l’échec de Wilson a eu, du fait du destin et non de sa propre intention, des conséquences catastrophiques pour tant d’Européens.
Wilson n’était pas seul responsable de ce qui se passa. Freud avait étudié les dossiers du Traité si précisément qu’il ne pouvait ignorer le fait que Lloyd George, au travers de ses négociations secrètes, et de ses dénégations consécutives à ses engagements verbaux, avait utilisé le Traité pour étendre l’empire britannique et détruire le principal concurrent de la Marine britannique, l’Allemagne. Freud avait accepté que Bullitt utilise l’ouvrage pour glorifier ses propres critiques de l’action de Wilson, ce qui constituait certainement une opportunité politique, mais en laissant entendre que le seul Américain réellement influent lors du Traité de Versailles était Bullitt.
D’où une distorsion considérable des souhaits initiaux de Freud dans cet ouvrage et des enseignements de l’étude de la relation entre Wilson et cet aspect de la civilisation américaine si profondément marqué par les influences du calvinisme et du non-conformisme britannique. Ces influences religieuses avaient contribué à la détérioration de la fonction paternelle et ont révélé ce que Freud n’avait pu exprimer si précisément auparavant, à savoir que le surmoi opérait de concert avec la pulsion de mort. Cette évolution cruciale a été, comme nous le savons, remarquablement reprise par Lacan, et a constitué les fondements d’un développement ultérieur de ce que Freud avait très explicitement décrit dans l’ouvrage consacré à Thomas Woodrow Wilson. À savoir que la puissance du moi ne peut jamais égaler celle du surmoi et que la théorie et la pratique clinique de la psychanalyse ne peuvent en aucun cas être orientées sur l’axe du moi ou du psychologique. La création de Thomas Woodrow Wilson est une fiction au travers de laquelle Freud a pu diffuser ces enseignements cruciaux.

Résumé

L’ouvrage Le Président Thomas Woodrow Wilson – Portrait psychologique est l’œuvre conjointe de Sigmund Freud et du diplomate et écrivain américain William C. Bullitt. L’analyse de la personnalité de Wilson par Freud s’apparente à une œuvre de fiction et transgresse la plupart des limites de l’interprétation que, selon Freud, un psychanalyste devrait respecter. L’ouvrage a été publié de manière posthume en 1967. Devant leur embarras, né du contenu de l’ouvrage et de la nature de la collaboration entre Freud et Bullitt, Anna Freud et Kurt Eissler se sont assurés qu’il ne serait pas réimprimé. Cependant, au-delà des erreurs et des divagations, nous avons trouvé dans cet ouvrage des développements remarquables, révélateurs de la réflexion de Freud sur l’influence conjointe du surmoi et de la pulsion de mort.